J’attends le bus numéro soixante sept.
J’attends le bus numéro soixante sept rue Geoffroy Saint Hilaire à Paris. Je l’attends le mardi soir vers dix -huit heures.
J’attends le bus devant l’impasse du marché aux chevaux. Adossée à une banque, une autre banque me fait face.
Les bus de la ligne numéro soixante sept sont neufs. Ils ne tiennent pas la vitesse ou s’ils prennent de la vitesse le freinage est sec. Le chauffeur se doit d’appuyer calmement sur la pédale sinon le voyageur n’a qu’une seule solution, se cramponner à la barre la plus proche pour contrer la force de freinage qui le neutralise et attendre le redémarrage ou l’arrêt suivant pour s’asseoir. Voyageur brinqueballé.
Des auto-collants bon marché balisent les lieux et demandent aux voyageurs d’être citoyens. Soyez discrets avec vos téléphones, ici coin pour les poussettes, là pour les handicapés, une maman a besoin de s’asseoir, au cas où vers six heures du soir dans la foule, l’envie vous prendrait de vouloir vous évader par la fenêtre et d’oublier la courtoisie de base.
J’attends le bus numéro soixante sept les écouteurs de ma radio portable calés dans mes oreilles. J’écoute des chansons nostalgiques, “…et nous ferons de chaque jour toute une éternité d’amour que nous vivrons à en mourir.”
J’attends le bus numéro soixante sept, mon arc de deux mètres vingt en bambou à la main. Je dois parcourir la longueur du bus et déposer mon arc perpendiculairement à la travée centrale.
Il existe à l’arrière des derniers sièges un espace exactement égal à la longueur de mon arc mais je dois demander la permission aux voyageurs pour survoler leur tête.
Le mardi soir, le bus est noyé, embourbé dans les embouteillages. Je regarde la ville se libérer du joug du travail. La libération est fébrile, douloureuse, désordonnée, bruyante.
Je prends sur moi, je me retranche, en une contraction physique et mentale, quarante minutes, quarante petites minutes et je m’évade par le hublot.
J’attends le bus numéro soixante sept le samedi matin à huit heures. La ville s’éveille, la ville est belle, la ville est libre, détendue, elle s’étire. Encore quelques minutes, quelques petites minutes encore, avant la folie dépensière.
Le bus trace, la ville est mienne, mon esprit ouvert, calme, spéculatif refait le monde, je refais mon monde, “pour toi ma princesse, j’en ferai des tresses dans tes cheveux...”
Le bus dépasse l’entrée du hammam de la Grande Mosquée, son salon de
thé en patio d’été, mosaïques, jets d’eau, gâteaux au miel, aux amandes, cornes de gazelle et salon d’hiver, tables basses cuivrées, banquettes confortables, miroirs orientaux et thé à la menthe.
Sur la droite, le Jardin des Plantes.
Le bus s’arrête à Jussieu, faculté des sciences à désamienter puis à l’institut du monde arabe aux moucharabiehs mécaniques. Il traverse la Seine vers la rive droite par le pont de Sully dans l’île st Louis.
Il fait beau en cette fin d’été. Une journée terminée pour ce piéton
décontracté aux allures de cadre. Il croise un autre homme aux mêmes allures, bras ballants, peut-être un commerçant ou main d’oeuvre sans papiers, destin prospère ou destin précaire.
“Avec ma gueule de métèque de juif errant de pâtre grec et mes cheveux aux quatre vents...”
Paris appartient à celui qui traverse un pont à pied.
Je tourne la tête, je ne manque jamais Notre-Dame, comme si ce devait être pour la dernière fois, que je pourrais être privée d’elle un jour. Sentiment proche d’une menace d’exil mais rien ne me menace. Pensées sombres qui traversent mais n’attristent pas l’humeur, impossible d’y échapper.
Le bus s’engage vers le marais, ce samedi matin. Promenade de la Garde Républicaine, ils sont là tout près. Un casque leur donne allure hiératique, intouchable. Quai d’Anjou, quai des Célestins, les bouquinistes.
Mémorial du martyr juif inconnu. Allée des justes, “bien sûr ce n’est pas la Seine, ce n’est pas le bois de Vincennes, mais c’est bien joli tout de même, à Göttingen, à Göttingen...”
La rue du pont Louis Philippe, les bonnes soeurs du couvent d’à côté profitent de la fraîcheur de la matinée. Les écoliers, les écolières, donnent la main à leur papa en une complicité hebdomadaire. Une synagogue.
La rue de Rivoli se prépare avant de se livrer. L’ immeuble des artistes au numéro cinquante- neuf dort encore et l’affiche de cinéma est incontournable, Tom Cruise est “Le dernier Samouraï”.
Erreur, le dernier samouraï, c’est moi. Je tire vers le haut. Je m’émancipe. Je me structure. À nous deux. Non, pas lui. L’histoire se règle entre moi-même.
Le combat est singulier, je suis mon seul ennemi. Je dois créer une deuxième peau, y ajuster mon corps et mon esprit. Ils doivent en épouser la forme. ”J’avoue j’en ai bavé pas vous mon amour, avant d’avoir eu vent de vous, mon amour...”.
Rue du Louvre, la poste est ouverte, jour et nuit.
Des hommes dorment sur le trottoir, se protègent au pied des entreprises de presse.
Rue du faubourg Montmartre, une jeune fille, une valise à bout de bras, un tailleur pantalon démodé bleu pâle, tissu acrylique d’un autre âge, confectionné par elle sûrement. S’est faite belle pour débarquer d’une autre zone, de l’est probablement. Pommettes slave, joliette, pour rejoindre un homme, jeune, beau, tee- shirt blanc décontracté.
Il l’entraîne par la main en une imperceptible proposition, une légère contrainte, négociation d’une seconde, elle hésite une autre seconde. Je sens, je pressens, non il n’est pas amoureux mais elle, a rêvé de lui. Elle me voit les regarder, elle l’enlace timidement, gauchement, mollement, elle ne le connaît pas si bien, ils ne sont pas ce couple qui se retrouve après une si longue absence. Il me voit regarder, l’entraîne un peu plus loin, je la regarde fixement, silencieusement, comme pour l’avertir. Il tourne la tête comme pour me guetter, s’assurer que je disparais, je ne sais pourquoi, je crains le pire.
Café croissant, Jaurès assassiné.
Un petit monsieur à la petite sacoche, demande chaque samedi si c’est bien la station Cadet .
Notre dame des Lorettes, rue des martyrs, Pigalle.
Je descends du bus numéro soixante sept, je grimpe vers les Abbesses.
Le combat a commencé, “c’est ma vie, c’est ma vie, je n’y peux rien c’est elle qui m’a choisie”.